Faire du bon ouvrage
Faut-il nécessairement être zinzin ou infâme pour être un bon créateur ?
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Le fun dans les choses
Le focus de ce premier numéro tombait sous le sens : l'adaptation animée d'un manga qui m'a fait revivre des sensations antédiluviennes - l'amour du volume papier, et sa création. Quinze ans après Bakuman (palpitant, il est vrai, mais aux gender politics elles aussi antédiluviennes, le sexisme de son duo d'auteurs est légendaire) je voulais évoquer Kore Kaite Shine - Dessine et MEURS ! et bon français, courageusement édité par Panini - dans le support de votre choix. Il se trouve que le premier cour de son adaptation animée vient de se conclure sur Crunchyroll.

L'apparente simplicité de cette diégèse cache quelque chose de plus intestin et universel. Je serais le premier à râler contre les œuvres dont le spiel se résume à "faire de l'art cédure", et qui souscrivent souvent à cette thèse qui veut que seuls les génies et/ou maboules puissent créer. Ici, la réponse est plus étayée, ambivalente, et même dans ses aspects plus sombres, elle donne beaucoup de plaisir, quand bien même c'est pour prévenir qu'il est acceptable de se planter dans ce que l'on fait.
On y suit les années lycéennes d'Ai Yasumi, qui réside sur l'île volcanique d'Izu Oshima au large de Tokyo, et par ce simple fait, donne envie à tout spectateur de prendre le premier ferry venu. Dans la première d'une longue suite de coïncidences, elle se rend compte que sa prof principale est en fait l'autrice d'un manga qu'elle dévore en boucle depuis l'enfance, grâce à une librairie spécialisée (l'ancienne collection de ladite prof). Ai, dotée d'un ami imaginaire (un Fauxraemon) et d'un enthousiasme infini, va fonder un club de création de mangas avec trois camarades. L'une est un gobelin qui n'en rame pas une mais a un bon œil de lectrice, la seconde est une yamato nadeshiko qui dessine du tonnerre, et la troisième est une artiste accomplie sans la moindre once d'intelligence émotionnelle. Nous sommes dans un "quatre filles unidimensionnelles-mais-pas-tant fondent un club". Bon Dieu, elles sautent toutes les quatre dans le vide en rythme dans l'opening, 2009 vient d'appeler et il réclame ses tropes.
Simpliste, très cliché parfois, pratique souvent, et pourtant c'est super. Si Kore Kaite Shine a fait remporter le prix du Manga Taisho à Minoru Toyoda - devant Jäadugar, Adieu Eri, The Summer Hikaru Died, Akane-Banashi et Hoshi dans le Jardin des filles ! - c'est d'abord car la chose est habitée d'une énergie unique. La parenté avec Doraemon, justement, est évidente - les personnages font des moues cartoon en diable (un festival de culs de poule) et l'ensemble demeure redoutable pour montrer les débuts d'un groupe de fanzineuses, qui vont devoir faire des aller-retours à Tokyo pour assurer le Comitia, la version "œuvres originales seulement" du Comiket. Un lieu dont l'énergie créative fait écho à ce qu'on peut voir à Angoulême ici, où tous les jeunes talents peuvent sortir d'Instagram pour montrer leurs premières œuvres. La révolution sera faite de papier.
Donc non seulement ça confronte ces deux décors, mais ça montre par le menu l'ébullition collective qui émane de ce groupe de personnages, leurs premiers strips, leurs premiers émois créatifs, création de réseaux sociaux, leurs doutes et yadda yadda. Tout ça avec une grande douceur et authenticité - le choix pour le générique de fin de Conifer, de Regal Lily, est d'une cohérence parfaite. Ce même groupe avait été arrêté pour le second cour de Gloutons et Dragons, avec un morceau aux teintes Smashing Pumpkins - mais avec une toute petite voix - qui m'est aussi resté en tête.

Mais c'est l'aspect bicéphale de la chose qui lui donne son aspect le plus remarquable. À chaque fin de tome, le manga propose un "chapitre bonus" qui fait toujours écho à ce qui précède, et qui déroule l'histoire de la prof. Aujourd'hui mentor, hier jeune mangaka un chouille cyclothymique qui va entrer dans les couloirs de la Shogakukan, s'y cramer copieusement, lâcher la rampe et tout plaquer pour une vie insulaire de prof. Ces extraits doivent équilibrer les passages les plus drôles de l'ensemble (elle monte vraiment très vite dans les tours) à d'authentiques moments de détresse qui font écho à la réalité de l'industrie, une essoreuse à artistes peu aimable avec le droit du travail. Peu d'élus, et encore moins d'élus épanouis et en bonne santé. Ainsi s'érige un contraste étonnant, qui peut parler à deux générations mine de rien éloignées (re : Entre Les Lignes), mais aussi à deux niveaux d'ambitions. Kore Kaite Shine parle de loisir qui, pour le bien de son artiste, ne devrait pas devenir un métier. Dans sa publication française, le manga n'a pas encore directement confronté les personnages à leurs publics respectifs - créer reste une émulsion, un vecteur pour parler d'un personnage, un ciment entre deux personnalités contraires. Le seul lien social demeure, pour l'instant, celui des éditeurs. Aussi, cet anime rappelle qu'il est dangereux d'avoir des idoles, surtout si vous travaillez avec.
On ne peut pas résumer Kore Kaite Shine à ses personnages simplistes, coïncidences en cascade, et cet optimisme un peu déplacé parfois. Ce manga, et anime désormais, nous dit qu'on peut foncer droit dans le mur, mais profiter du voyage, et le partager pour, peut-être, créer le miracle ailleurs. Pas si mal. Pour parler d'art populaire, dire une vérité est sans doute la première étape. Et pour parler d'art tout court, il y aura toujours le fantastique manga Blue Period.
C'est la hess
Hasard du timing : pour quelqu'un d'assez snob en général, j'ai pour une fois une recommandation lowbrow, catégorie plus bas que terre. Aucune transition ne me permettra d'enchaîner agilement sur ma "petite" reco du mois, lui aussi un anime de la saison d'été qui vient de se terminer. Il a atterri sur Netflix, gage d'exposition mondiale automatique, et a provoqué un mini-ramdam pour l'ignominie de ses premières minutes : il se trouve que Chainsmoker Cat, ou Yani Neko, modulo deux-trois vannes trop lourdes, m'a fait rire.

Abandonnez toute idée de dispositif ou de scénario, on est dans ce schéma d'anime de pure comédie de personnages. Yani est une meuf-chat, elle est accro aux clopes et a elle aussi copieusement lâché la rampe. Vivant dans sa fange, le personnage est crasseux, tout comme ses potes aux addictions variées (dans un pays encore moins relax avec les drogues et leur spectre), elles sont toutes plus connes les unes que les autres et ont toutes des pastilles parfaitement non-sequitur au service d'un humour au mieux idiot et transgressif, au pire assez craignos. Une paire de blagues authentiquement malaisantes m'ont fait douter de l'intégration de ce truc dans ce premier numéro, mais hélas, il n'est pas aisé de me faire rire. Et Yani Neko m'a fait rire. On est dans le registre de Prison School : il ne faut pas avoir peur des fluides.
Dans Yani Neko, tout le monde en fait des caisses. L'anime, en premier lieu, mais aussi les spectateurs : s'il est légitime sur certaines séquences, le dégoût peut être un peu performatif parfois - j'ai vu Kuso de Flying Lotus, je vais m'offrir le luxe de penser que j'ai tout vu - puis il y aura toujours quelqu'un pour dire que c'est une take sur la pauvreté et le désœuvrement au Japon. Je pense surtout que c'est une manière de faire le malin à peu de frais, Yani Neko est un strip animé veut juste faire des blagues idiotes, sans grand sous-texte. Si ce truc a une dimension discursive (rires du public) c'est sans doute dans un méta-commentaire qui se résumerait à "ah vous aimez les fail girls ?" "vous aimez les personnages pathétiques qui rament ? On va vous en donner". Le résultat est un pur produit de cringe comedy à la WataMote, mais avec des personnages si hors-sol que l'alignement moral ne se fait même pas.
Une vanne sur trois consiste à voir propriétaire rentrer chez tout le monde sans prévenir. Rires du public, regards caméra. De temps à autre, un épisode perd pied dans sa réal qui s'effondre, et l'on a l'impression de retrouver le budget manquant dans le suivant, c'est très curieux. Bref, je voulais vous parler d'une exemple d'anime complètement con qui ne se cache pas derrière son petit doigt. Regardez donc son générique, où chaque frame parodie un film - il faut beaucoup de talent pour faire semblant d'être complètement teubé.

À part ça, quoi de sensass' ?
- Les Utopiales de Nantes ont annoncé le programme de l'édition à venir. Ce festival de science-fiction, remarquable pour son aspect pluridisciplinaire (il abrite une compétition cinéma, littérature, BD...) n'est jamais avare en films asiatiques et d'animation japonaise - et peut même servir de réceptacles pour des premières nationales. En 2025, c'était Scarlet de Mamoru Hosoda, bon. Cette année, j'y présenterai le film de clôture du festival, dimanche après-midi, traditionnellement de la japanime : Le Dernier Souffle d'un Yakuza, alias Housenka. On s'y croise ? N'hésitez pas à dire bonjour, je suis toujours ravi d'y croiser des gens.
- Sur Télérama, Lisa Farou publie un article qui articule le dernier film Détective Conan et tourisme, un angle assez chouette sur la saga antédiluvienne de Gosho Aoyama, dont le film annuel est de nouveau sorti en France.
- Si vous ne l'avez pas vu, Akira est disponible gratuitement sur Youtube avec des sous-titres français. Sliiiiiide to the left ♫ !
- C'est la même histoire que Kore Kaite Shine mais avec des gars - Riot, le manga, sort chez Le Lézard Noir le 14 octobre.
- Sur la vie de moi, on passe en France, mais Le Corset est un fantastique film d'animation de Louis Clichy, et a loupé le Cristal d'Annecy par je ne sais quel envoûtement du jury. C'est à ne pas rater, ça sort aussi le 14 octobre.

- Du côté des productions maison, je vous recommande ce long entretien que j'ai pu réaliser à Annecy, justement, avec Vivienne Medrano. Avant le début de la troisième saison d'Helluva Boss, qu'elle venait teaser en plus d'un futur long-métrage, on a échangé sur l'aspect hautement parasocial du Hellaverse, l'implication du fandom et la place que prend le fanon, et, autre autres, une réponse à la question "comment faire un bon show queer". J'ai également apprécié le jeu vidéo Orbitals, un jeu co-op formule Hazelight, mais où tout évoque un anime des années 90. C'est remarquablement détaillé dans son délire, les animations sont délicieuses, le jeu est artistiquement juteux à souhait et bon dans son gameplay. J'ai eu la chance du publier mon premier dossier chez Canard PC, sur les superviseurs musicaux des jeux vidéo. Qui détermine des playlists que vous entendez quand vous cavalez à Tokyo dans le dernier Forza ? La réponse ici, avec, en bonus, ma plaque d'immatriculation drolatique dans ce dernier. Et enfin, quelle surprise !!! Je vous recommande la version anime de Jäadugar. Veuillez ramasser votre perruque.
- Il n'est pas trop tard pour aller voir le dernier Takahashi Miike au cinéma, Sham, qui Rashomone un script d'enfant qui se fait martyriser par son prof. Ou peut-être l'inverse. Ou peut-être qu'une tierce personne brouille les pistes. Il ne fait pas mieux que Kore-Eda et Monster, mais le jeu de miroirs vaut le coup. Miike, grand chantre de la violence au cinéma, est meilleur quand il l'articule à la veulerie de ses personnages, en l'occurrence des profs trop soucieux des apparences, et pas assez au bien-être des élèves.
- Autre reco ciné : si vous avez apprécié The Summer Hikaru Died pour sa métaphore de l'homophobie en milieu rural, le film australien Leviticus l'assume bien plus en la mettant au cœur de son sujet. En salles le 14.
(rkgk) Let’s go find the Titanic!
— (@kanokoga.bsky.social) 2026-08-27T10:49:05.632Z
À la prochaine !